L'origine des inégalités d'origine

Quand on me parle des difficultés de l'école, je pense à beaucoup de choses : aux inégalités, aux choix pédagogiques, au manque chronique de moyens, à la crise de légitimité, à la formation des enseignants, à la ségrégation, à la violence symbolique et physique... bref, la liste est longue. Cédric Villani, médiatique mathématicien au style vestimentaire si délicieusement désuet, lui, lorsqu'on lui demande "qu'est-ce qui ne fonctionne pas [à l'école] ?", répond "l'immigration". Alors, certes, il le fait avec une évidente bienveillance, parlant de la France comme une "terre d'immigration", ce qui a fait "la force de la science française" (un thème récurrent chez lui), parlant d'une société "chamarée" ou "colorée", vantant les qualités de l'école française. Mais il voit quand même dans l'immigration un "grand enjeu" de l'école, un problème auquel une solution doit être trouvée. Ce qui nous donne, passé à la moulinette d'un certain journalisme, cet article des Echos, dont le chapeau est sans ambiguïtés, lui : "pour le mathématicien, engagé aux côtés d’Emmanuel Macron, les difficultés de notre système scolaire sont notamment dues à l’immigration". Vu les instrumentalisations qui s'annoncent de tels propos, y compris à l'encontre des intentions initiales de notre fringuant médaillé Fields, il n'est peut-être pas inutile de faire un petit point sur ce que l'on sait des immigrés et surtout de leurs descendants dans le système éducatif français.

Revenons d'abord sur les propos de Villani. Ils valent le coup d'être écouté en détail, ne serait-ce que pour mesurer la distance entre ce qui en sera retenu médiatiquement et leur contenu.



Si vous avez visionné l'extrait vidéo ci-dessus, vous avez pu entendre que tout cela est extrêmement confus. Il n'est guère facile de comprendre précisément quel est l'argument de Cédric Villani. Il semble dire que les moindres performances de l'école française par rapport à celles des autres pays s'expliquent par une plus forte présence des (enfants d')immigrés, dont on peut alors supposer qu'ils obtiennent des résultats scolaires inférieurs à ceux des "natifs". Mais il ajoute aussi que la France sait si bien composer avec ces difficultés-là qu'elle n'a guère à rougir face aux autres pays, pour lesquels elle constituerait même, apparemment, un modèle. Il faut donc supposer que les résultats de ces mêmes élèves descendants d'immigrés ne sont pas si mauvais. Tout cela, contraint en grande partie par le dispositif radiophonique qui exige une réponse courte - une minute et trente secondes ! -, peut laisser l'auditeur avec beaucoup de doutes et peu de réponses. Si ce n'est ce point : les difficultés de l'école sont la faute des immigrés... La fachosphère n'a d'ailleurs pas tardé à reprendre l'extrait d'interview, tant il est possible de le comprendre dans le sens qui arrange ses obsessions maladives. Il n'est ainsi pas inutile de revenir un peu sur les performances scolaires des descendants d'immigrés, une question sur laquelle les recherches sociologiques sont à la fois nombreuses et concordantes - je dirais même cumulatives...

It's inequality, stupid

Commençons par le commencement : que les descendants d'immigrés obtiennent, en moyenne, des résultats inférieurs à ceux des natifs est un résultat bien établi. Ce n'est guère un résultat nouveau : il était déjà bien connu dans les années 1960, et les données les plus récentes le confirment. Sur le panel d'élèves rentrés en sixième en 1995 et suivis tout au long de leur scolarité, 64,2% des enfants dont la famille n'était pas immigrés ont obtenu le bac, contre 50-55% pour les descendants de l'immigration du Maghreb, de l'Afrique Subsaharienne ou du Portugal (voir tableau ci-dessous, tiré de cet article). Seuls les descendants d'immigrées d'Asie du Sud-Est obtiennent des résultats supérieurs aux "natifs".


Les données de l'enquête Trajectoires et Origines (TeO), menée en 2008-2009 mais reconstituant les biographies des individus, permet également de voir que les descendants d'immigrés sont plus souvent sans diplômes au-delà du brevet que les "natifs" : 18% contre 11%, avec une moyenne de 12% pour l'ensemble de la population entre des 20-35 ans (voir tableau suivant, tiré de cet article, cliquez pour voir en plus grand).


Ce point est difficilement discutable. On le retrouve également si, plutôt que de mesurer l'obtention des diplômes, on se tourne vers les performances proprement dites, telles que mesurées par exemple par les enquêtes PISA (on y reviendra). Mais il n'est en fait pas très intéressant. Car la question est surtout de savoir pourquoi on constate ces différences de réussite. L'origine des inégalités entre origines (vous suivez ?) est essentielle à l'argument.

En effet, les populations des enfants "natifs" et des enfants "issus de l'immigration" - pour reprendre l'expression consacrée bien que fort imprécise - ne sont pas comparables, loin de là. Les familles immigrées connaissent, en moyenne, des conditions de vie très différentes de celles également moyennes dans l'ensemble de la population : la part des ouvriers, des sans-diplômes, etc. y est beaucoup plus importantes. Comparer de façon brute les résultats et les performances des élèves "issus de l'immigration" est donc problématique. Cela permettra certes de dire que, parmi les descendants d'immigrés, on trouve plus de personnes sans diplômes ou en difficultés scolaires. Mais cela ne permettra pas de savoir si leurs difficultés proviennent de leur qualité d'enfants d'immigrés ou de celle d'enfants d'ouvriers. C'est en gros la question qui est au cœur de la remarque de Villani.

Il existe une solution toute mathématique à ce problème : ce que l'on appelle le raisonnement toutes choses égales par ailleurs. Il s'agit, par une procédure de modélisation statistique, de ne comparer que des individus strictement comparables au vu de certains critères. En gros, on isole au sein de la population uniquement les enfants présentant tous les caractéristiques A, B, C, etc. mais se différenciant par la seule caractéristique Z. Et on regarde s'il existe des différences significatives, que l'on pourra alors attribuer à Z (attribution toute statistique, qui suppose que l'on n'a pas oublié une variable cachée dans l'histoire...). Si l'on compare, par exemple, les enfants d'immigrés et de "natif" dont aucun des parents n'a le baccalauréat, les écarts se réduisent considérablement, au point de disparaître ou de devenir négligeables pour la plupart... voir de s'inverser légèrement (cf. le tableau suivant, tiré de cet article précédemment cité). Les modèles "toutes choses égales par ailleurs" sont des généralisations de ce raisonnement, autorisant à intégrer un grand nombre de variables.


Les travaux recourant à ces méthodes sont anciens : on peut les faire remonter au moins jusqu'à cet article de Paul Clerc en 1964. Ils ont été régulièrement reconduit, avec des données différentes, s'intéressant parfois à l'obtention de diplômes, parfois aux scores obtenus dans des tests standardisés. D'une façon générale, les résultats sont convergents : c'est ce que note Matthieu Ichou dans la conclusion d'un article de 2013 qui constitue l'une des itérations les plus récentes de ce type d'analyse, appuyée à la fois sur les données du panel 1997 (c'est-à-dire le suivi des élèves rentrés en sixième cette année-là) et celles de l'enquête TeO 2009 :

La leçon la moins originale est pourtant la plus importante sociologiquement et, sans doute, politiquement : les moins bons résultats scolaires des enfants d’immigrés par rapport aux enfants de natifs s’expliquent d’abord et avant tout par la position sociale qu’occupent leurs parents. Les enfants d’immigrés sont bien plus nombreux que les enfants de natifs à avoir des parents faiblement pourvus en capitaux économique et scolaire. Pour cette raison, ils échouent plus souvent à l’école. Ce résultat est une constante dans la littérature sociologique sur le sujet.

La conclusion générale de cette maintenant vaste littérature est donc simple : ce n'est pas tant la migration qui explique les difficultés des descendants d'immigrés mais bel et bien leur position sociale, le fait qu'ils se situent majoritairement dans les catégories les plus défavorisées, économiquement et surtout scolairement. De ce point de vue, la remarque de Cédric Villani aurait dû être que le problème de l'école française, ce n'est pas l'immigration, mais bien les inégalités socio-économiques. En désignant les immigrés comme le problème, il masque les difficultés beaucoup plus profondes de l'école française : le traitement des inégalités. Problème qui a été signalé depuis fort longtemps par plus de sociologues, chercheurs, rapports officiels, mouvements politiques, enquêtes internationales qu'il n'en faut. Et pour lequel, au-delà des lamentations d'usage (j'y reviendrais), on n'a pas forcément énormément avancé.

Toutes choses égales par ailleurs, ils réussissent... mieux ?

Cette première conclusion, consensuelle et largement partagée, s'est retrouvée encore plus forte dans certains travaux : certaines enquêtes montrent que, non seulement les descendants d'immigrés ne rencontrent pas plus de difficultés scolaires que les "natifs" toutes choses égales par ailleurs, mais que même ils en rencontrent moins. Il est régulièrement arrivé, dans les enquêtes menées, que le fait d'être descendants d'immigrés soit associé, une fois contrôlées les autres variables, à une plus grande réussite scolaire. Les travaux de Louis-André Vallet et Jean-Paul Caille en 1996 et 2000, appuyés sur les panels d'élèves entrées en sixième la même année, constituent ici les grandes références (voir dans la bibliographie de l'article de Matthieu Ichou). Ils montrent que toutes choses égales par ailleurs, les enfants d'immigrés rentrent plus souvent en seconde générale et technologique après le collège (plutôt que dans l'enseignement professionnel), et, par la suite, que ces mêmes élèves obtiennent plus souvent le bac général ou technologique.

Là encore, il faut se poser la question de pourquoi ces différences, pourquoi l'histoire migratoire est-elle non pas, comme on pourrait le penser, un désavantage mais au contraire un avantage ? La réponse qui a été apporté à cette question est importante : ces élèves et leurs familles présentent, par rapport aux familles de milieu populaire "natives", une plus forte ambition scolaire. C'est l'étude des "bacheliers de première génération" qui montre le mieux cela : il ne s'agit pas des "premières générations" d'élèves "issus de l'immigration", mais des premières générations de bacheliers, c'est-à-dire qui obtiennent le bac - général, technologique ou professionnel - alors que leurs parents n'ont pas de diplôme équivalent. Ces élèves-là s'avèrent généralement faire des choix moins ambitieux que les autres (voir cet article de Jean-Paul Caille et Sylvie Lemaire). Mais, au sein de cet ensemble, les enfants d'immigrés - environ 15% de ces bacheliers de première génération pour les élèves du panel 1995 - font eux des choix relativement plus ambitieux. La raison en est expliqué dans l'article précédemment cité :

D’une part, les enfants d’immigrés qui, huit fois sur dix, appartiennent à des familles dont la personne de référence est un ouvrier ou un employé de service, rejettent d’autant plus la condition ouvrière (Beaud S., 2002 ; Caille J.-P., 2007) qu’une forte aspiration à la mobilité sociale est sous-jacente au projet migratoire de leurs parents. Par ailleurs, ceux-ci sont souvent originaires de pays où l’offre scolaire était faible. À la différence des autres parents non-bacheliers, leur faible niveau de diplôme relève plus de la déscolarisation que d’un échec scolaire. Ils se positionnent donc de manière plus positive par rapport au système éducatif français, alors que pour beaucoup de parents non-bacheliers, les difficultés scolaires de leur enfant seraient plus souvent vécues comme la poursuite de leur propre échec.

Ce point est important parce que, si l'on peut voir là quelque choses de positifs, il y a fort à parier que la reproduction brute des inégalités par le système scolaire aient des conséquences à long terme : si les enfants d'immigrés obtiennent toutes choses égales par ailleurs une plus forte réussite, ils n'en obtiennent pas moins en moyenne des résultats plus faibles du fait des faibles capitaux scolaires de leurs familles... Et à la génération suivante, l'effet positif qu'impliquent des ambitions plus fortes risque fort de disparaître avec ces mêmes ambitions que l'on aura peut-être plus pour enfants après avoir expérimenté la cruauté du jeu scolaire... L'intégration, dans cette perspective, pourrait bien avoir un goût amer.

It's systemic racism, stupid

Revenons cependant sur la question des effets de l'origine des élèves sur la réussite scolaire. Si le constat que j'ai évoqué plus haut - que les difficultés des enfants d'immigrés sont liées avant tout à la condition socio-économique de leurs familles - demeure largement valable, certains travaux récents ont affinés les analyses et donnent une vue plus complexes de la réalité. Le reproche principal que l'on peut faire aux travaux classiques est d'utiliser des catégories relativement générales, notamment en ne distinguant pas les "descendants d'immigrés" en fonction de leurs origines. Deux types d'enquêtes ont conduit à complexifier l'approche : d'une part, les enquêtes PISA, d'autre part, l'enquête TeO, dont on aura décidément compris qu'elle aura marqué l'histoire de la statistique française (la preuve : j'ai travaillé dessus dans ma thèse - ceci est un moment d'autopromotion éhontée et hors sujet).

L'une comme l'autre ont mis en avant le fait que, même toutes choses égales par ailleurs, les élèves de certaines origines obtiennent des résultats moins bons que les "natifs", autrement dit que ces origines sont des variables explicatives significatives - au sens statistique de ces deux termes - des résultats scolaires. Dans le cas des enquêtes PISA, c'est les acquis des élèves à 15 ans qui sont mesurés. L'édition 2012 notait ainsi l'existence d'un écart en mathématiques entre les élèves issus de l'immigration et les autres même après contrôle des variables socio-économiques (cf. ce document et capture d'écran ci-dessous). Qui plus est, cet écart, qui se retrouve dans tous les pays où l'enquête est menée, est plus fort en France qu'ailleurs... Ce qui contredit Cédric Villani lorsqu'il affirme que la France traite mieux ses descendants d'immigrés que les autres...


On reste cependant sur une variable "issus de l'immigration" plutôt agrégée. C'est avec l'enquête TeO qu'il a été surtout été possible de s'intéresser aux différences entre origines - même si Matthieu Ichou l'a fait avec le panel 1997 dans l'article précédemment cité (mais en utilisant TeO pour cadrer certaines données). Parce qu'elle est basée sur un échantillon large, cette enquête a permis de disposer de sous-échantillon de tailles suffisamment importantes pour permettre d'étudier un peu plus finement les effets des différentes origines. Les deux tableaux suivants - tirés d'un dossier de presse disponible ici - montrent successivement l'effet brut et l'effet net de ces origines, autrement dit, d'abord sans raisonnement "toutes choses égales par ailleurs" puis avec (cliquez pour les voir en plus grand).


Comme on peut le voir, pour certaines origines au moins, il y a un effet sur la probabilité de ne pas avoir de diplôme au-delà du brevet même une fois pris en compte les effets des variables socio-économiques. Comme le note le dit dossier de presse : " toutes choses égales par ailleurs, un descendant d’immigré(s) d’Afrique guinéenne ou centrale est deux fois plus soumis au risque d’abandon scolaire prématuré qu’un garçon de la population majoritaire". On peut voir que c'est pour les garçons descendant d'immigrés de Turquie, d'Afrique guinéenne ou centrale, du Maroc, d'Algérie ou de Tunisie, et pour les filles descendantes d'immigrés de Turquie que les risques de ne pas avoir de diplôme au-delà du bac sont plus élevés toutes choses égales par ailleurs.

Lorsque l'on énonce de tels résultats, on peut déjà entendre les clameurs ravies de certains dénonciateurs virulents et maniaques de la bien-pensance et des bobos parisiens éloignés de la vraie vie des vrais gens de la vraie France du vrai pays réel. Pour ces Grands Penseurs, évidemment imperméables à toute idéologie bien qu'ils utilisent tous étrangement les mêmes expressions toutes faites puisées dans les chroniques de Zemmour et les colonnes de Causeur, voilà la preuve que, oui, il y a un problème avec l'immigration et que personne ne veut le dire, que l'on nie les différences culturelles incompressibles et indépassables, le choc des civilisations toujours à venir et toujours déjà là, et qu'il faudrait bien enfin reconnaître que ces gens-là ne sont pas comme nous. En un sens, on est habitué. Ce ne sera pas la première fois que ceux-là tenteront de détourner à leur avantage l'excellente enquête TeO : ils ont déjà essayé d'y trouver un "racisme anti-blancs" qui n'existe que dans leurs têtes (parce que si, effectivement, on trouve des membres de la "population majoritaire" qui se disent victimes d'actes de discriminations racistes, rien dans la définition de l'enquête ne dit que cette "population majoritaire" est intégralement blanche... cf. la première réponse de cette interview ou la documentation de l'enquête ; on les invitera aussi à chercher une définition un peu plus solide du racisme).

Il est pourtant nécessaire pour eux de se calmer. Car, une fois de plus, il faut revenir à la question essentielle : pourquoi ? Quelle est l'origine de ces différences ? Comment expliquer ces inégalités de performance et de réussite en fonction de l'origine ? Les attribuer à des différences individuelles ou culturelles serait aller un peu vite en besogne. En la matière, il ne faut pas oublier que la réussite scolaire d'un élève met en jeu au moins deux acteurs : l'élève... et l'école. Lorsque l'on analyse les effets de différence de capital scolaire, on tient compte, dans la lignée de Bourdieu, de la façon dont celui-ci est attendu, reçu et transmis ou non par l'école, qui ne fait pas qu'enregistrer des capacités a priori des élèves, mais les légitime ou non, les modèle ou non. Et, ici, on peut légitimement se poser quelques questions quant à ce que ces différences de performances en fonction de l'origine doivent à l'école française...

La simple observation des résultats permet de noter quelques points intéressants. D'abord, comme on peut le voir, l'effet de ces variables d'origine est très genrée : mis à part pour l'origine turque, l'effet négatif joue uniquement sur les garçons. Les filles de certaines origines disposent même d'un effet positif, correspondant peu ou prou à ce que j'ai décris plus haut. C'est une dimension essentielle, puisque cela signifie que l'origine ou la migration ne jouent pas seules : c'est leur combinaison avec le genre masculin qui produit cet effet négatif. Or, il s'agit là d'un phénomène bien connu dans l'ensemble de la population : filles et garçons obtiennent des résultats scolaires différents, à la faveur des premières. Et ce du fait de socialisation fortement différenciées en la matière - souci scolaire, jeux calmes et importance des interactions pour les unes, tolérance aux écarts de conduite (boys will be boys), jeux violents, et compétition pour les autres. Bart et Lisa Simpson en d'autres termes. Deuxièmement, les origines en question sont tout de même remarquables : elles correspondent aux minorités les plus visibles... et contre lesquelles existent finalement les discriminations raciales les plus fortes... discriminations qui touchent tout particulièrement les garçons... Tiens, tiens, tiens.

C'est l'un des autres apports de TeO que d'avoir également cherché à évaluer les niveaux de discriminations ressentis et subis par les populations étudiées. Et les descendants d'immigrés dont il est question ici rapportent précisément des sentiments de discriminations racistes à l'école plus fort que les autres, notamment en ce qui concerne l'orientation (voir cet article, appuyé sur TeO). On peut alors facilement comprendre qu'une telle situation implique un rapport à l'école plus compliqué, moins positif et au final tant des apprentissages que des orientations moins réussies. D'autant qu'il ne s'agit pas juste de sentiments, mais bien d'une réalité concrète : les élèves sont traités de façon différentes par l'école en fonction de leur "race" perçue. C'est ce que montre, notamment, un livre récent de Béatrice Mabillon-Bonfils et François Durpaire qui a fait grand bruit dans le monde enseignant (la citation suivante est issue de ce compte-rendu) :

Ces données sont confortées par les travaux réalisés par les auteurs ou répertoriés par eux. Ainsi une enquête auprès des lycéens montre que 46% des jeunes originaires d'Afrique noire se sentent discriminés et 39% des jeunes d'afrique du nord. Une étude s'appuyant sur des copies tests affublées d'un prénom musulman ou chrétien montre que les jeunes musulmans sont moins bien notés que les autres. Le poids des stéréotypes joue à leur détriment. Un sondage porté auprès des enseignants montre que l'Islam est perçu comme beaucoup moins compatible avec la République que les autres religions. Quand on demande quelle religion peut poser des problèmes au quotidien des établissements, les professeurs désignent à 76% l'Islam. Enfin une étude des manuels scolaires montre qu'ils véhiculent des stéréotypes islamophobes.

Si l'on reprend les données de TeO, on peut voir que l'essentiel des inégalités entre les enfants originaires des "minorités visibles" et les autres se font au moment du collège. Par la suite, l'effet de l'origine s'efface pour l'obtention du bac ou d'un diplôme du supérieur - évidemment, pour ceux qui ont "survécu" jusque là... Mais le fait que le collège soit un moment critique, comme le soulignent les auteurs de TeO, n'est en rien étonnant. C'est à ce moment-là que les sanctions notamment participent à ce que Sylvie Ayral appelle la "fabrique des garçons" : ceux-ci se servent, en fait, des sanctions appliquées plus promptement à eux qu'aux filles pour construire et affirmer une virilité à laquelle ils ont également très fortement incités... y compris par l'école elle-même ! Si, en outre, les dites sanctions s'appliquent plus fortement à des enfants "racisés", on peut comprendre que l'école en vienne à construire des identités anti-scolaires chez les enfants en question... Ce qui conduit à leur exclusion précoce, et à tout ce qui s'ensuit.

Aux Etats-Unis, avec lesquels la comparaison est d'autant plus tentante que Cédric Villani se permet de les évoquer, la question est bien connue : on y parle couramment du "school-to-prison pipeline", soit du "pipeline menant de l'école à la prison", une notion qui a même droit à sa page Wikipédia. Sans entrer dans tous les débats qui l'entourent, l'idée est la suivante : les enfants Noirs, et spécifiquement les garçons, font l'objet d'une surveillance et de sanctions scolaires plus fortes que les Blancs, dans un contexte de criminalisation des fautes scolaires (y compris par le recours à la police). Cela conduit à leur exclusion précoce du système scolaire, les laissant plus facilement à la merci de la délinquance, avec la prison comme point d'arrivée - et ce d'autant que l'activité policière les vise tout particulièrement, et que la justice condamne plus facilement et plus lourdement les ressortissants des minorités raciales et les peu qualifiés... Il y a ainsi un véritable lien entre l'école et la sur-représentation carcérale de ces minorités. C'est ce que l'on appelle classiquement le "racisme systémique", celui qui n'a pas besoin de gros nazis brûlant des croix déguisés en fantômes pour exister, celui qui peut se contenter de règles apparemment impersonnelles, aveugles aux couleurs ("colorblind"), mais qui, inconsciemment parfois, mécaniquement souvent, conduit à un traitement différencié en fonction de la "race"... et conduit à des inégalités tout ce qu'il y a de plus tangible (cf. notamment cet excellent article de Sciences Humaines).

On comprend ainsi pourquoi les filles descendantes d'immigrés ne connaissent pas le même désavantage que les garçons : plus intégrées à l'ordre scolaire, moins sanctionnées car perçues comme moins menaçantes ou devant être sauvées (quitte à ce que ce soit malgré elles), elles sont moins soumises à ces mécanismes d'exclusion. Et les faibles ressources familiales en termes de capital scolaire les affectent moins puisque, précisément, elles les trouvent plus facilement à l'école. D'autant que les ambitions peuvent être d'autant plus élevées pour elles de la part de mères qui souhaitent que leurs filles ne reproduisent pas leur destin de femmes au foyer.

Bien qu'encore peu populaire de ce côté de l'Atlantique, où elle sent encore un peu le souffre, cette explication est pourtant particulièrement suggérée par les données de TeO. On peut ainsi lire, dans un article du Monde rapportant ces différentes inégalités :

Et l’école ? A son corps défendant, elle participe, elle aussi, à l’échec des garçons qui posent problème. Les élèves ne sont pas traités de la même façon selon leur origine, et les enfants de l’immigration les moins favorisés le perçoivent très bien. C’est ce que confirment les travaux de Yaël Brinbaum et Jean-Luc Primon, deux sociologues ayant participé à l’enquête TeO. Dans un article publié en 2013 dans la revue Economie et statistique de l’Insee, ils mettent en relation le sentiment d’injustice à l’école et l’origine migratoire. Les garçons déclarent une fois et demie à deux fois plus que les filles avoir eu le ­sentiment d’être discriminés, en premier lieu sur la question de l’orientation. « Ce sentiment s’exprime d’autant plus que ces garçons ont eu un cumul d’expériences scolaires négatives – redoublement, sortie précoce du système scolaire, orientation en filière professionnelle quand ils espéraient la filière générale », détaille Yaël Brinbaum. C’est chez les enfants issus des minorités visibles que le sentiment de discrimination est le plus fort. Or, l’enquête TeO le montre à diverses reprises, quand des enfants d’immigrés déclarent éprouver un sentiment d’injustice, l’expression qu’ils en donnent minore la réalité de cette injustice.

Cette explication par le racisme systémique n'est pas la seule avancée pour comprendre les différences de réussites en fonction dans des origines migratoires. Matthieu Ichou, dans l'article que j'ai longuement cité précédemment, en évoque également une autre : les catégories françaises mesurant la position socio-économique ne rendent pas correctement compte des différences de dotation en capital scolaire pour les immigrés. Des parents qui vont être classés comme "ouvriers" en France peuvent présenter des différences importances du point de vue de leur position dans leur pays d'origine. Ainsi, venir de zones rurales ou au contraire fortement urbanisées correspondent à des positions relatives différentes dans les pays d'origine, mais qui font l'objet d'un même classement en France. Un article encore plus récent de Jean-Paul Caille, Ariane Cosquéric, Emilie Miranda et Louise Viard-Guillot s'est également intéressé aux différences de réussite au collège non pas entre les descendants d'immigrés et les "natifs", mais au sein même des descendants d'immigrés. Leur conclusion est que c'est le capital culturel/scolaire qui est déterminant et non leur passé migratoire. Bref, l'explication par le capital scolaire et la position socio-économique a encore de beau jour devant elle, et il serait malvenue de la balancer par la fenêtre à la faveur d'une lecture un peu rapide des données...

Et Cédric Villani dans tout ça ?

Au final, on le voit, le portrait de l'école française ne correspond pas vraiment à celui qu'en fait Cédric Villani dans sa brève intervention radiophonique. Dire que les difficultés de l'école française, ou ses moindres performances, s'expliquerait par la présence des descendants d'immigrés apparaît complètement erroné : il vaudrait mieux s'en prendre au niveau des inégalités socio-économiques. Mais, en outre, il ne semble pas que l'école française traite si bien ses élèves descendants d'immigrés. Je dois avouer que je n'arrive pas à savoir à quelles données se réfèrent le mathématicien pour dire que la France a ici de meilleures performances que les autres pays - PISA disant, de fait, le contraire. Je serais volontiers preneur de tout éclairage en la matière.

Une dernière remarque : François Dubet l'a souvent répété, l'une des vertus de ces fameuses enquêtes PISA, aussi discutées et contestées qu'elles aient pu être en France, est qu'elles ont obligé la France a sortir d'un discours d'auto-célébration continuelle de son école. On ne s'est finalement jamais préoccupé aussi sérieusement des conséquences des inégalités sociales que depuis que l'on sait que l'on ne fait pas mieux que nos voisins - on n'a pas forcément agit contre, mais tout au moins reconnait-on plus facilement qu'il y a un problème. Le discours de Cédric Villani rappelle que le risque inverse existe : si nous faisons mieux que les autres, on pourra s'auto-célébrer et ne pas en faire beaucoup plus... Au-delà des performances relatives de l'école, il est bon de ne pas oublier que ses performances absolues sont tout aussi importantes, qu'en fait les premières ne devraient jamais servir que de guide pour essayer d'améliorer les secondes. A la question "quelle école voulons-nous ?", il n'est pas dit que l'on puisse répondre "une qui soit meilleure que celle des autres".

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Le revenu universel est-il la nouvelle parité ?

L'idée de revenu ou d'allocation universelle a connu ces derniers années un succès fulgurant : encore cantonnée à des cercles de militants marginaux il y a peu de temps, la voilà propulsée au sommet de l'agenda politique par le biais des prises de position des candidats de la primaire de la gauche. Evidemment, elle est loin de faire consensus : on en débat âprement dans les colonnes de Libération, on y voit un "piège libéral", on en espère une libération de toute la société, on y consacre des enquêtes anthropologiques. A-t-elle quelque chance d'être mise en place ? Il n'y a évidemment pas de certitudes, mais cela semble moins impossible qu'il y a encore quelques années. En fait, la trajectoire de cette proposition politique n'est pas sans en rappeler une autre, bien plus comparable que l'on ne pourrait le penser : celle de la parité.

A priori, la parité n'a pas grand chose à voir avec le revenu universel : les deux propositions s'emploient à traiter des problèmes différents, et recourent à des moyens tout aussi différents. Mais, au-delà du fond, il y a un certain nombre de points communs dans leur histoire. L'une comme l'autre constituent des projets anciens : si, concernant le revenu de base, on cite généralement Thomas Paine en 1795, il est tout aussi courant de faire remonter l'idée de la parité à Hubertine Auclert en 1880. Les deux ont également connu un succès rapide dans les dernières décennies : la parité revient sur le devant de la scène politique à la faveur de la publication d'un ouvrage de Françoise Gaspard, Anne Le Gall et Claude Servan-Schreiber intitulé Au pouvoir, citoyennes ! Liberté, Égalité, Parité en 1992. C'est en 2000, sous le gouvernement de Lionel Jospin, qu'elle sera inscrite dans la loi française - une accélération qui n'est pas sans rappeler celle à laquelle on assiste aujourd'hui. Il fallut cependant, pour rendre effective cette modification, un changement dans la constitution, ce qui est comparable à l'ampleur des transformations que pourrait introduire le revenu universel dans la protection sociale française. Enfin, dernier point commun, la parité a soulevé de nombreuses oppositions aussi bien à droite qu'au sein de la gauche, et jusque dans les mouvements féministes les plus progressifs, de nombreuses féministes, et non des moindres, s'y étant longtemps opposées.

Il ne s'agit pas pour moi, en faisant cette comparaison, de dire qu'il est inévitable que le revenu universel soit adopté - en la matière, comme en bien d'autres, je me garderais de faire toute prédiction. Il ne s'agit pas non plus de dire que ceux et celles qui s'y opposent aujourd'hui en découvriront les vertus et s'y rallieront plus tard, comme cela a pu être le cas pour la parité - même chose, les prédictions, c'est pas mon truc. Plus simplement, il me semble que revenir sur le cas de la parité permet de comprendre à quelles conditions le succès présent de la notion de revenu universel a été possible, quelle qu'en soit la destinée à venir. Plus généralement encore, c'est l'occasion de réfléchir sur une question qui n'est guère triviale : comment une proposition qui rencontre autant d'oppositions, et des oppositions forts diverses, peut-elle, malgré cela, se retrouver si centrale et avoir quelque chance de se concrétiser ?

C'est à Laure Bereni que l'on doit l'analyse la plus fine du processus qui a conduit à l'adoption de la parité en France : d'abord dans différents articles et finalement dans un livre important. Elle note que les revendications et mouvements féministes s'étaient quelque peu atténués au cours des années 1980, ce qui rend le surgissement de la question de la parité au début des années 1990 d'autant plus étonnant. Mais la mise sur l'agenda politique que constitue la publication d'un livre sur la question va provoquer la réaction de ce que Laure Bereni appelle "l'espace de la cause de la femme" : celui-ci est constitué de différentes mouvances idéologiques - l'opposition entre un féminisme différentialiste et un féminisme matérialiste par exemple - et différents pôles ou sites d'action - les mouvements féministes proprement dits en font partie, mais pas seulement, puisqu'il faut aussi y compter l'activité académique, le militantisme politique au sein des partis traditionnels, la mobilisation de fonctionnaires et d'autres représentants de l'Etat, etc. Cet "espace de la cause des femmes" est l'un des apports les plus importants du travail de Laure Bereni : il permet de penser les mobilisations féministes au-delà de ce que permet la catégorie tradtionnelle de "mouvement social", qui s'y trouve inclut sans que l'analyse ne se limite ainsi aux formes "traditionnelles" de la conflictualité.

C'est surtout ce concept qui permet de comprendre l'adoption de la parité malgré les obstacles et oppositions nombreuses que rencontraient alors l'idée : en un sens, la parité est l'émanation directe, la manifestation la plus claire, de cet espace de la cause des femmes. En effet, celle-ci va conduire à des tendances "centrifuges" au sein de cet univers hétérogène, c'est-à-dire que les différentes composantes qui le composent vont trouver à s'aligner derrière cette idée de parité. D'abord parce qu'il est rapidement difficile de ne pas se positionner par rapport à elle : si l'espace de la cause des femmes est hétérogène, il est également assez fortement intégré, notamment par la circulation et la multiposionnalité de bon nombre de ses actrices. C'est le cas, par exemple, de François Gaspard, l'une des auteurs de l'appel original : députée PS, maîtresse de conférence à l'Ehess, experte auprès d'organisations internationales... Elle est ainsi capable de diffuser largement l'idée, et d'acclimater différentes sphères à celles-ci. Mais en outre, la proposition est de nature à rassembler des mouvances diverses, et c'est finalement d'un peu partout que l'on se range derrière l'idée de parité : les féministes différentialistes peuvent y voir une reconnaissance de la spécificité des femmes - avec l'argument que l'humanité ne saurait se composer, a minima, que d'une homme et une femme - et les positions plus à gauche peuvent se laisser séduire par le volontarisme de la proposition.

Reste encore un élément clef : la reprise de la proposition par le Parti Socialiste, à l'initiative de Lionel Jospin - influencé par son épouse Sylviane Agacinski - en 1996. Celle-ci s'inscrit alors dans une stratégie de reconquête électorale, où l'idée de parité est présentée comme un moyen de renouveler la démocratie. C'est là que l'on voit sans doute le mieux le rapport avec la séquence actuellement en cours autour du revenu universel : si le PS est bel et bien au pouvoir actuellement, son besoin de renouvellement n'en est pas moins aussi important, si ce n'est plus, qu'il ne l'était en 1996. Et Benoît Hamon utilise de façon très clair le revenu universel comme une façon d'incarner ce renouvellement par une mesure phare et quelque peu ambitieuse, au moins dans l'ampleur des transformations qu'elle promet. D'autres obstacles attendent encore le revenu universel, à commencer par les résultats de ce soir - mais la façon dont il suscite le débat montre qu'il est payant comme marqueur politique, comme l'était, à une autre époque, la parité.

Mais on peut remonter l'argumentaire : le revenu universel, comme la parité, constitue une proposition de nature à mobiliser des acteurs extrêmement différents. On sait qu'en France, Christine Boutin l'a régulièrement défendu... Aux Etats-Unis, l'idée a pu se trouver sous la plume d'un Milton Friedman, avec l'idée d'améliorer l'efficacité du marché. Si ce sont aujourd'hui des forces de gauche qui semblent de plus en plus se ranger derrière l'idée, y voyant un moyen de lutter contre les nouvelles inégalités et les formes de précarité ou d'exclusion contemporaine, cette généalogie garde son importance car la diversité des soutiens est l'une des clefs du succès de la proposition.

On voit alors se dessiner un espace non pas, bien sûr, de la cause des femmes, mais tout au moins de la cause des pauvres, des précaires, des vulnérables, etc. - difficile de lui donner un nom car, plus qu'ailleurs, les mots sont ici un enjeu de lutte. Il n'y a en effet pas un mouvement identifié pour le revenu universel, mais plutôt une pluralité d'acteurs qui se situent autour, pour ou contre, avec souvent des attentes et des conceptions bien différentes. Un ensemble d'acteurs qui se préoccupe, bon an mal an, des questions de travail et de précarité. Autant de choses qui avaient bien du mal à trouver, ces dernières décennies, à trouver leur place dans l'espace public. Aussi essentiels qu'ils puissent paraître lorsqu'on les énonce, ces questionnements ont longtemps été occulté par l'empressement du débat public à se centrer sur les questions sécuritaires et identitaires... pour le dire poliment. Associations, mouvements politiques, experts, chercheurs, etc. existaient bel et bien autour de ces questions, et dialoguaient et luttaient entre eux, mais sans que ces débats ne se transforment en une dynamique large et nationale. L'idée de revenu universel y a été débattu, discuté, rejeté, adopté... jusqu'à apparaître aujourd'hui sur le devant de la scène. C'est au final cette mobilisation sotto voce d'un grand nombre d'acteurs qui apparaît susceptible de faire émerger aussi rapidement une telle proposition, et non la seule initiative d'un candidat à une primaire de gauche.

Un dernier point, peut-être : comme le note Laure Bereni, la question de la parité a quelque peu remobilisé cet espace de la cause des femmes, elle a ravivé, si l'on peut dire, les luttes féministes. Au point d'imposer, presque deux décennies plus tard, l'égalité numérique comme l'étalon de l'égalité entre les hommes et les femmes - un héritage non-négligeable. Le revenu universel pourrait-il faire la même chose ? Raviver les luttes autour des questions du travail en France ? Qu'il soit finalement adopté ou non, que l'on soit d'ailleurs pour ou contre (vous aurez noté que je n'ai exprimé aucun avis là-dessus tout au long de ce billet), on pourrait peut-être s'accorder sur le fait que ce ne serait pas forcément une mauvaise chose.

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Awkward Becker

Tout a commencé par un tweet. En général, quand une histoire commence comme ça, c'est qu'elle va mal finir. Et c'est effectivement le cas ici. Donc, dans un tweet répondant à un des miens, @PasCordelia (que vous devriez suivre si vous êtes sur le réseau qui a fait la réputation de Donald Trump) a forgé, chose merveilleuse, le jeu de mot "Awkward Becker" - en référence à ce bon vieil Howard "Howie" Becker que tout le monde connait ici (si ce n'est pas le cas, c'est mal). Et cela aurait pu en rester là si mon esprit plus vif que l'éclair n'avait pas fait le rapprochement avec le meme Awkward Penguin et quelques autres... Et du coup, avec l'aide bénévole de @steve_duteil, @Krankorologue et @JeanPerave pour l'image, je suis très fier de présenter le nouveau meme que tout Internet s'arrache : Awkward Becker.

Je m'étonne d'ailleurs que personne n'ait eu avant moi l'idée de faire ça, tant Howie (vu le temps que je passe à parler de lui devant différents publics, je me permets cette petite familiarité) est parfait pour faire ce genre de chose. J'espère qu'il me le pardonnera.

Pour ceux qui l'ignorent, le principe de ce genre de meme est simple : il s'agit de mettre deux phrases rigolotes, généralement soulignant une contradiction à fort caractère humoristique, autour d'une photo type sur fond bicolore improbable. Je ne sais pas quelle est la généalogie de la pratique, mais je l'aime bien quand même. J'intercale entre les images suivantes quelques explications pour ceux d'entre vous qui seraient trop peu rompus à l’œuvre d'Howie - en espérant que ça donne à ceux-ci l'envie d'aller y voir de plus près, ce n'est, après tout, que l'un des sociologues les plus importants du XXe siècle...


Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance est l'ouvrage le plus connu d'Howard Becker. Qui incarne aujourd'hui une sommité dans le monde de la sociologie. Un insider quoi. Drôle, n'est-il pas ?


Dans Outsiders, donc, Howie étudie notamment les consommateurs de marijuana, avec tout particulièrement deux très beaux chapitres sur comment on devient fumeur de cannabis. Je ne sais pas s'il a vraiment nié avoir touché à la chose, mais pour les besoins de la blague...


What about Mozart ? What about murder ? est un autre livre, plus récent, d'Howie. Le titre fait référence aux contestations des résultats sociologiques sur la base de cas particuliers - "ok, la socialisation, tout ça, mais Mozart, c'est un génie que l'on ne peut pas expliquer sociologiquement quand même !". Howie les a beaucoup entendu, ces contestations. Et il n'est pas franchement d'accord.

Lorsqu'il faisait sa thèse, et ensuite alors qu'il écrivait Outsiders et étudiait les fumeurs de cannabis et les musiciens de jazz, Howie était aussi pianiste dans des boîtes de strip-tease. Un moyen comme un autre de financer la recherche. On peut le voir jouer ici d'ailleurs, mais à une toute autre époque.


Dans son ouvrage Ecrire les sciences sociales - qui réfléchit... bah, précisément à son titre, hein - Howie raconte qu'alors qu'il donnait un cours sur la sociologie des arts (qui donnera plus tard Les mondes de l'art), il avait longuement donné un exemple d'art brut, un artiste construisant une oeuvre étrange en dehors de toute relation avec les mondes de l'art. Ses étudiants retinrent mieux le cas rigolo que le fond du propos... Un problème courant dans l'enseignement de la sociologie (notons que, pour ma part, j'ai oublié le nom de l'artiste en question, comme quoi).


Bon, celui-là n'est pas véritablement une référence à Becker, mais plutôt à l'attitude générale des sociologues lorsqu'ils parlent avec des économistes, notamment avec ceux qui prétendent à l'impérialisme sur les autres sciences sociales. J'utilise ici Howie comme figure de l'ensemble des sociologues. J'espère que ça ne choque personne.


Même chose : Becker comme représentant de tous les sociologues. On ne le dira jamais assez : retranscrire un entretien est quelque chose de vraiment... pas facile. Mais ô combien nécessaire. Mais... pas facile.


Pour ces deux là, il faut dire qu'Howie a toujours été très critique des approches quantitatives. Ses travaux sur la déviance offrent en effet des points d'appuis importants pour critiquer les "statistiques de la délinquance". Pour les utiliser plus intelligemment, aussi, si l'on est moins radical. Plus largement, il est difficile de faire sérieusement de la sociologie et de ne pas intégrer une critique des données et de leur production à sa pratique. Ce qui n'est pas le cas dans toutes les disciplines. Suivez mon regard.


En fait, sur cette photo, Howie a une certaine ressemblance avec Gene Wilder/Willy Wonka, qui a lui-même fait l'objet d'un même fort connu. Il aurait été dommage que je ne l'exploite pas.


Même utilisation que pour la précédente. Cela fait référence à certains "débats" récents dans la discipline. On en trouvera des traces ici.

Je ne suis pas le seul à mettre amuser. @PasCordelia a aussi participé à la chose. Voici ses créations (sans tentatives d'explication cette fois, hein, chacun assume ses trucs) :


Voici également une création de @Morifen3333 (si vous ne comprenez pas cette fois, Google devrait suffire) :


Enfin, la meilleure pour la fin : une création animée de @kinkybambou :



Voici les templates que vous pourrez utiliser si vous souhaitez participer à cette folle aventure (faites-moi parvenir vos créations) :


Promis, un vrai billet sérieux d'ici peu. Il y sera question du revenu universel. Ou d'un autre truc.

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Portrait des économistes en dentistes comme les autres

C'est l'AFP qui le dit, évidemment reprise par une partie importante de la presse : les économistes français ont déterré la hache de guerre. En cause, la publication par Pierre Cahuc et André Zylberberg (C&Z) d'un ouvrage au titre callibré pour la polémique : Le négationnisme économique, et comment s'en débarrasser. Une parution qui a provoqué un tir de barrage de la part des chercheurs et des publications visées, à savoir ce que l'on appelle généralement les "hétérodoxes" : citons, en vrac et sans souci d'exhaustivité les réponse d'André Orléan (ici aussi), de Christian Chavagneux au nom d'Alternatives Economiques, de Michel Husson ou encore de Gilles Raveaud, qui reprend le thème de la "guerre" entre économistes, tout comme Jean-Marie Harribey qualifie l'économie comme un "sport de coups bas". Mais même en dehors des cibles de C&Z (qui visent aussi les milieux patronaux, ce qui a été un peu oublié mais est rappelé notamment par Stéphane Ménia ici), on a pu observer que la violence de l'ouvrage et tout particulièrement de son titre passe mal : notons que par exemple Pierre-Yves Geoffard s'en est ému dans un communiqué de la Paris School of Economics, pas vraiment une organisation bolchévisante adepte du lyssenkisme. Quoi qu'il en soit, c'est la métaphore guerrière et le vocabulaire agonistique qui se sont imposées pour décrire la situation de la science économique en France. Pourtant, loin d'y voir la promesse d'un sécession chez les économistes, je serais plutôt tenté de voir dans cette affaire le signe de leur unité.

Il y a une longue tradition en sociologie qui refuse de confondre conflit et scission. On peut la faire remonter à Simmel qui voit dans le conflit une forme positive du lien social, un mode particulier d'association. Il souligne notamment comment la lutte requiert, a minima, un accord sur l'importance de l'enjeu de la lutte. La notion de "champ" développée par Bourdieu va dans le même sens : au sein d'un même univers, il y a certes des individus et des groupes qui s'affrontent, mais c'est pour le contrôle de ce champ et ils participent ainsi tous de la définition de celui-ci. Si, par exemple, au sein du champ littéraire, on se fait concurrence pour obtenir le Prix Nobel, c'est que l'on accorde tous quelque importance à celui-ci. On pourrait opposer que certains rejettent ce prix et les attentes qui y sont attachés : certes, mais pour une partie de ceux-là, il s'agit de s'approprier le pouvoir de définir la littérature - ce que parvient à faire le prix, il n'y a qu'à voir la rage d'un Finkelkraut pour qui "La littérature c’est des livres qu’on lit" (on appréciera la profondeur d'analyse du philosophe préféré des médias français). Autrement dit, tous les belligérants du champ littéraire s'accordent sur l'idée que se battre pour la littérature vaut le coup. De véritables scissions peuvent exister, mais elles demandent à ce que l'on rejette l'idée même de littérature.

On peut lire à cette aune les conflits entre économistes "orthodoxes" et "hétérodoxes" dont l'affaire C&Z n'est finalement que l'épisode le plus récent : s'agit-il d'un conflit de nature à porter, comme nous le promet le vocabulaire guerrier volontiers employé, une scission à venir ou d'un conflit "normal", qui masque des accords et des solidarités plus profondes ? Il y aurait, a priori, de bonnes raisons de pencher pour la première option. Après tout, les hétérodoxes français demandent, sans obtenir pour l'instant satisfaction, la création d'une nouvelle section au CNU (Conseil National des Universités) qui matérialiserait une rupture entre économistes (voir la rubrique dédiée sur le site de l'AFEP, porteuse de cette revendication). Les désaccords sont évidemment profonds, mêlant les considérations strictement scientifiques (quelle méthode ? quelle place pour la modélisation mathématique ? quelle épistémologie ? quels rapports avec les classes sociales ?) et d'autres plus nettement politiques (austérité ou relance ? réduction du temps de travail ou du coût du travail ? et bien d'autres encore).

Pourtant, cela ne doit pas masquer l'accord, finalement beaucoup plus profonds, qui existent entre ces différents économistes quant à l'enjeu de la lutte. Si C&Z ont ainsi lancé un véritable scud sur leurs collègues mais néanmoins ennemis hétérodoxes, c'est parce qu'ils craignent que ces derniers ne trouvent une oreille attentive du côté des responsables politiques. C'est autour de cela que se fait la lutte entre économistes, c'est-à-dire autour d'une conception commune de l'économiste comme conseiller du Prince - et souvent comme conseiller privilégié de celui-ci. Ni C&Z ni les hétérodoxes ne dérogent à cette représentation du rôle de l'économiste. En recourant à la comparaison avec les médecins, C&Z ne disent pas autre chose : ils prétendent, par le recours à la "méthode expérimentale", pouvoir prescrire les bons remèdes à des politiques en mal d'idées. L'appel à la science et à la scientificité se fonde ici moins sur le modèle de la physique la plus pure, dont on a souvent dit qu'elle faisait rêver les économistes, qu'à l'application pratique d'un savoir scientifique. Les économistes que défendent C&Z se soucient moins, visiblement, de révéler les grandes lois de l'économie que de concevoir la bonne politique pour régler les maux du moment.

Les hétérodoxes ne sont pas sur une position différente, et recherchent eux-aussi, explicitement, à peser sur les orientations et les choix politiques : l'activité des Economistes Atterrés, tout comme le nom de leur association, en témoigne. Ils révèlent, en outre, de façon plus claire encore l'enjeu de la lutte. En effet, la demande de création d'une section spécifique au CNU peut soulever la question suivante : si certains chercheurs veulent recourir, par exemple, à des méthodes historiques ou sociologiques plutôt qu'à la modélisation mathématique imposée par l'économie mainstream, pourquoi ne pas aller chercher refuge du côté de la sociologie économique ou de l'histoire économique ? C'est que pouvoir se prévaloir du label "économiste" plutôt que celui de "sociologue" ou d'"historien" est un enjeu important de la lutte. Se présenter comme tel, c'est jouir d'une légitimité, d'une écoute et finalement d'un pouvoir politique tout à fait particulier. Et s'il y a une lutte pour se l'approprier, c'est bien que chacun est d'accord sur son importance.

Cette importance, c'est celle du contrôle, pour ne pas dire du monopole, sur ce qu'il faut bien appeler un savoir d'Etat, pour reprendre une expression utilisée notamment par Yves Dezalay. Ce terme désigne, d'une façon générale, les sciences de gouvernements qui, au travers de leurs exportations et leurs importations, permettent d'imposer les formes politiques légitimes et dominantes. L'économie en fait désormais partie, au côté de son grand frère le droit : l'une comme l'autre sont perçues comme indispensables à la formation des élites politiques et économiques, qu'elles soient nationales ou internationales - ce qui est loin d'être le cas, par exemple, de la sociologie ou de l'histoire. Les gains économiques et politiques qu'il y a à imposer sa vision des choses dans de telles savoirs d'Etat sont dès lors, on le comprend bien, tout à fait important, et il n'est guère étonnant que les luttes pour en acquérir le contrôle soient âpres, et politiques. Leur violence apparente ne signifie pas pour autant un rejet du principe général : à savoir que l'économie est et doit être, pour tous les combattants, la discipline par laquelle se modèle les choix collectifs et les orientations politiques. C'est d'ailleurs ce que relève Philippe Steiner dans une recension (à lire absolument) du dernier ouvrage de Jean Tirole, le prix Nobel d'économie français que le monde nous envie (parait-il) :

Dans l’économie du bien commun, l’économiste joue un rôle clé en établissant les systèmes d’incitation susceptibles « d’aligner les intérêts », c’est-à-dire de faire en sorte que, malgré leurs intérêts différents, les acteurs agissent dans le sens du bien commun, de l’intérêt collectif. La différence entre l’État et le marché s’efface, puisque ce sont deux modalités d’inciter, de distribuer des informations et de responsabiliser (c’est-à-dire souvent de « faire payer ») l’acteur économique. Plus important encore, cela signifie que l’économiste ne s’occupe plus tant de décrire un monde économique déjà là que de le fabriquer. À l’instar d’Eric Maskin, son directeur de thèse au MIT et récipiendaire du prix de la Banque de Suède en 2007, Jean Tirole défend l’idée selon laquelle la tâche de l’économiste est de construire les systèmes d’incitation pour conduire les acteurs vers le bien commun. L’économiste devient un constructeur de système d’échange : « l’économiste ne modélise pas l’acteur économique, mais celui-ci fait ce que le théoricien modélise ». Après Eric Maskin, Leonid Hurwicz, Roger Myerson, les théoriciens des nudges, et bien d’autres, Jean Tirole s’engouffre dans une voie qui est au cœur du néo-libéralisme contemporain. (italiques par votre serviteur)

On sait pourtant, par les travaux des sociologues qui se sont intéressés à la "performativité" des sciences économiques (présentation générale ici par deux des principaux promoteurs de cette approche), que cette capacité qu'a l'économie de transformer le monde passe moins par la façon dont elle modèle les décideurs politiques - qui, bon an mal an, ne sont pas influencés seulement par elle mais plutôt par un champ politique bien plus complexe - mais par son intégration dans des dispositifs, y compris techniques et matériels. Ainsi, si la formule de Black & Scholes a pu transformé le cours des actions et le fonctionnement des marchés financiers, comme le montre Donald McKenzie, c'est parce que les auteurs de cette formule ont pris soin de vendre des feuilles de prix aux traders, lesquels, en les utilisant, ont fait la performativité de la formule (voir cet article d'Olivier Godechot également). Ce genre de phénomènes, bien que rares, ont sans doute plus de poids et plus de force que les déclarations et prises de position officielles des économistes en faveur de telle ou telle option politique... Mais si pour eux, cette lutte-là est si importante, c'est qu'elle renvoie aussi à des enjeux tout à fait matériels : parvenir à se dire "économiste" et à imposer sa vision de la science économique, ce n'est pas seulement être en position de changer le monde, c'est aussi un moyen d'obtenir des postes et des financements... L'argent, nerf de la guerre chez les économistes, ça ne devrait, finalement, pas trop étonner.

Un autre économiste, Keynes pour ne pas le nommer, souhaitait que les économistes soient considérés et se considèrent eux-mêmes comme "des gens aussi humbles et compétents que des dentistes". Il est difficile de ne pas y penser lorsque C&Z appellent ces mêmes économistes à imiter la médecine (sur ce point, voir une réflexion passionnante ici) comme des médecins. Quitte à comparer nos amis de la boutique d'en face aux exemples canoniques utilisés par la sociologie des professions, autant aller au bout de la logique et faire, comme c'est déjà le cas par ici, de l'économie une profession comme une autre. C'est-à-dire comme un groupe qui est parvenu à se réserver un champ d'expertise particulier, et qui cherche tout à la fois à défendre son pré-carré et à obtenir le pouvoir en son sein. Il s'agit alors de mettre de côté les luttes épistémologiques, les grandes oppositions théoriques et même les profonds désaccords politiques pour retrouver ce qui fait l'unité de cette profession : à savoir une prétention à appliquer un savoir professionnel abstrait à une réalité hétérogène à des fins de recommandations pratiques. C'est l'ambition d'occuper ce territoire professionnel qui lie orthodoxes et hétérodoxes - j'en fais au moins l'hypothèse. On voit ainsi apparaître une bien banale lutte de pouvoir. Et on y voit peut-être plus clair. Loin de la guerre annoncée, la publication du livre de C&Z relèverait alors, dans cette perspective, du "business as usual", et s'il irrite à raison certains, il contribue aussi à construire leur légitimité - ne sont-ils pas, après tout, des adversaires dignes d'intérêt ? Déterrer la hache de guerre, c'est jouer selon les règles...

Pour aller plus loin :
Un dossier passionnant par les chercheurs du CSO

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La sociologie comme elle se lit

Il était inévitable que je m'intéresse à la collection Sociorama des éditions Casterman : des enquêtes de sociologie transcrite en bd, franchement, que demande le peuple ? Surtout quand le peuple en question se trouve devoir enseigner la sociologie et est toujours à l'affût de toute forme de vulgarisation qui permet de s'adresser à un public de profanes. J'ai donc lu les deux premiers volumes : Chantier Interdit au Public, adaptation d'un ouvrage de Nicolas Jounin par Claire Braud et La Fabrique Pornographique, adaptation de l'enquête de Mathieu Trachman, Le Travail Pornographique, par Lisa Mandel. Au-delà de leur richesse pédagogique, ces ouvrages donnent une occasion unique de voir la sociologie au moment où elle se lit : les dessinatrices doivent effet proposer une traduction - Latour likes it - du texte sociologique non seulement en images, mais aussi dans un format relativement court, percutant et non-académique. Cette opération de vulgarisation soulève quelques questions - auxquelles je n'ai pas forcément la réponse - quant à la sociologie et à sa nature.


Avant tout chose, je voudrais souligner le point suivant : ces bd sont excellentes et j'ai pris un grand plaisir à les lire. Plus encore, j'en conseillerais vivement la lecture - je l'ai déjà fait, d'ailleurs - y compris à des personnes intéressées par la sociologie, je les utiliserais volontiers comme supports pédagogiques pour faire mes cours, et, pour l'une d'entre elle, j'en demanderais très probablement l'achat par le CDI du lycée où j'enseigne (l'autre non, parce que je sens que certains parents d'élèves pourraient avoir une réaction peu enthousiaste - nous vivons une époque frileuse). Si je commence ainsi, c'est parce que je ne voudrais pas que l'on pense que les remarques que je vais faire par la suite sont des critiques du travail des sociologues et moins encore des bédéistes. C'est plus à une réflexion sur les modes, forcement divers, de vulgarisation de la sociologie que je voudrais inviter, et non à une critique de ceux et celles qui se lancent dans cette aventure, toujours difficile mais toujours nécessaire.


Ach, l'humour, c'est l'une des choses que je préfère... Surtout quand il sert à dessiner et à renforcer les barrières racistes

Autre précision d'importance : je n'ai pas lu les ouvrages originaux de Nicolas Jounin et Mathieu Trachman. Je me trouve donc dans la position du profane qui, intéressé par les questions traités mais ne voulant pas s'infliger la lecture d'un ouvrage académique, préfère un ouvrage de vulgarisation pour savoir de quoi il retourne. A la différence que j'ai quand même une certaine pratique du style académique et sociologique et des débats qui ont cours dans les champs. Du coup, il ne s'agit pas pour moi de juger la qualité de la traduction d'un ouvrage particulier en bd, encore moins de la qualité des deux enquêtes en question au travers de leur passage sous une autre forme, mais plutôt de m'interroger sur mes attentes en tant que sociologue lorsque je lis une telle traduction, sur ce que l'on retrouve de l'écriture et de l'enquête sociologique, et de ce que l'on ne retrouve pas.

Le signe le plus fort de cette opération de traduction est sans doute la narrativisation : chacune des deux bd propose un récit, mettant en scène des personnages précis, et finalement en petit nombre, que l'on suit du début à la fin. D'un côté, le ferailleur débutant Hassan qui arrive sur un chantier où il retrouve son ami Souleymane, un coffreur en intérim qui espère obtenir une embauche définitive. De l'autre, le vigile Howard qui fait ses premiers pas dans le porno amateur puis sur un tournage professionnel en embarquant avec lui sa copine Betty. Cette mise en récit existe aussi dans les écrits académiques, mais sous une forme différente : il ne s'agit ni du "récit historique" que l'on trouve dans certaines enquêtes, où l'on raconte par exemple la mise en place de tel dispositif ou de telle réglementation, ni le "récit d'enquête" où le chercheur se met lui-même en scène dans sa découverte du terrain comme fil conducteur de son argumentation. Ici, pas de chercheur à l'horizon et le récit se veut moins "historique" que "représentatif" ou "illustratif" : on est invité à penser que c'est ainsi que les choses se passent sur les chantiers de construction ou sur un tournage de film pornographique.

Le rôle de la sociologie est alors de fournir une caution scientifique au récit qui va se dérouler : le "d'après une enquête de" qui figure sur la couverture joue un rôle semblable au "tiré d'une histoire vraie" dont s’enorgueillissent certaines affiches de films. A ce propos, il m'est difficile de ne pas penser au film Fargo des frères Coen qui s'ouvre sur la mention "ceci est une histoire vraie"... alors que tout y est fictif, et que les réalisateurs n'ont jamais été très clairs quant à ce qui les a inspiré. Mais Joel Coen a fait remarqué : "If an audience believes that something's based on a real event, it gives you permission to do things they might otherwise not accept" ("si le public pense que l'histoire est basé sur un évènement réel, cela vous donne la possibilité de faire des choses qu'autrement il n'accepterait pas"). Je ne doute pas, bien sûr, que le travail des auteurs, bédéistes et sociologues, soit empiriquement valable. Mais de la même façon que le "ceci est une histoire vraie" place le public dans un certain état d'esprit et l'invite à une certaine lecture du récit, la mention "d'après une enquête de" invite à une lecture différente. Les mêmes récits, sans cette caution, seraient lus différemment. Cette simple phrase transforme les héros de l'histoire en autant de symboles : Betty n'est pas juste une "débutante" qui se lance dans le porno, elle devient la débutante, le modèle du déroulement d'une carrière typique d'actrice pornographique ; Hassan n'est pas juste un ferrailleur, il représente toute une immigration maghrébine et populaire en proie à la précarité et à l'exploitation, et qui se confronte au mode du bâtiment et aux générations précédentes... Il en va de même pour les personnages secondaires : de Tania, l'actrice trentenaire qui essaye de se reconvertir sans grand succès dans la réalisation à Amadeo, le chef de chantier que la pression de la hiérarchie oblige à être un monstre. Tous deviennent, pour le lecteur et par la grâce de la caution sociologique, des archétypes dont les paroles, les gestes et les caractérisations prennent une portée générale.

C'est là le premier usage de la sociologie qui est fait dans ces deux bds, et il n'est pas sans soulever quelques questions. La narrativisation impose en effet que le message, y compris le message proprement sociologique, ne soit pas formulé directement mais au travers du récit. Plutôt que de formuler la spécificité du travail des ouvriers du bâtiment, Claire Braud fait dire à un de ses personnages : "on peut dire qu'une bonne partie de notre savoir-faire consiste à travailler en ne respectant pas les règles de sécurité... tout en assurant la cadence ! ...Et sans se faire choper" (p. 67). Le lecteur aguerri à la sociologie du travail lit entre les lignes les problématiques sur le travail prescrit et le travail effectif. Mais la question se pose du statut de cette parole mise dans la bouche d'un ouvrier : tous les ouvriers partagent-ils cette définition ? Constitue-t-elle une définition collective et partagée subjectivement du travail sur les chantiers ? Ou faut-il y voir un résultat sociologique décrivant les tensions et les contradictions de l'organisation générale du travail dans ces situations ? Je pencherais plus pour la dernière solution, mais la forme du récit ne permet pas d'introduire facilement d'indicateurs textuels ou graphiques permettant de savoir dans quel sens le lecteur doit pencher.

La lecture "exemplaire" que l'on envie de faire du récit pose ainsi la question de la mise en contexte sociologique manquante. Lorsque Lisa Mandel fait dire à un réalisateur porno "le terme 'réalisateur' ne convient pas pour ce que l'on fait [...]. En fait, pour résumer notre métier, on se contente simplement, et ça n'a pas d'autre prétention, de mettre en images les fantasmes des gens" (p. 44-48), tous les réalisateurs sont-ils d'accord ? N'y a-t-il pas des réalisateurs qui investissent leur travail de questions politiques, éthiques, esthétiques ou autre ? S'agit-il de l'idéologie professionnelle dominante ? De la position modale ? Ou d'un régime de justification que les réalisateurs peuvent être amenés à mobiliser dans certaines interactions ? Mathieu Trachman donne certainement la réponse - ou effectue à tout le moins un choix théorique quant à la façon de traiter un tel discours. Le texte sociologique "classique" permet - et même, normalement, commande - de dire quelle est la représentativité des données, comment on la construit, comment on la fait jouer. Mais le cadre du récit, surtout court, ne permet pas de traiter cette question, et, en même temps, suggère une réponse : celle de prendre le propos d'un réalisateur - peut-être un extrait d'entretien ? - pour argent comptant. La question qui se pose est ici celle de la représentativité du récit : comment peut-on garantir au lecteur la fidélité de ce que l'on raconte à la réalité que l'on entend travailler ? Comment dire, uniquement par les moyens de la narration, que tel personnage ou tel propos est vraiment représentatif ? Ce n'est certainement pas impossible, mais il y a des moyens discursifs à mobiliser, ou à inventer.

Le problème s'approfondit encore dans des cas où le lecteur peut avoir envie de soulever cette question de la représentativité alors que ce n'est pas elle qui est en jeu. Claire Braud met ainsi en scène un chef de chantier, Amadeo, étendu sur un divan et expliquant les exigences de son métier : il dit combien il regrette de devoir être "pas très sympathique", de "gueuler tout le temps", "d'instaurer un climat un peu de terreur", en ajoutant "c'est un pouvoir que l'on devrait pas avoir... parce que l’intérimaire... il a faim...". Le patron de sa PME sous-traitante le rejoint alors sur le divan, conscient de la fragilité des intérimaires mais soulignant que "le seul critère valable pour les grandes entreprises [c'est] le prix le plus bas" (p. 78-80). Bref, des personnages conscients de la souffrance et de l'injustice de la situation mais désarmés face à elle. On pourrait se demander : "est-ce représentatif ? Tous les chefs de chantiers, tous les sous-traitants, tous les patrons sont-ils conscients de ce problème ? N'ont-ils que de bonnes intentions qu'ils ne peuvent réaliser à cause d'un système qui les dépasse ?". Sans doute pas. Mais, en fait, cela n'a guère d'importance : cet extrait d'entretien - je suppose que c'en est un - nous permet de comprendre qu'il n'y a nul besoin de méchanceté ou de mépris pour les intérimaires chez ceux qui les emploient et les encadrent pour que leurs conditions soient si dures. Cela permet de rejeter certaines explications trop évidentes, et de recadrer le propos à un niveau plus élevé : celui des mécanismes, notamment organisationnels, qui produisent la précarité des intérimaires. Cela pourrait être explicité dans un texte sociologique "classique". Dans une narration, le risque existe que le lecteur passe à côté, occupé à savoir si tous les chefs de chantiers sont vraiment sympas au fond.


La demande : s'agit-il d'un compte-rendu de la façon dont elle évolue ou de la façon dont les acteurs la perçoivent ?

Les deux auteures prennent cependant quelques libertés avec les formes les plus classiques du récit précisément pour essayer de rendre compte de certaines spécificités du discours sociologiques. Lisa Mandel intercale ainsi un monologue d'une actrice pornographique qui s'emploie à réfuter ce qu'un acteur vient tout juste de dire, à savoir que si les femmes deviennent actrices, c'est que "souvent la fille, tu vois, elle a subit des trucs, des viols, des abus" (p. 26). Ce monologue débouche sur une page où l'actrice se trouve au-devant d'un groupe de femmes de tous âges et conditions et rappelle les résultats d'une enquête de l'Ined et l'Inserm en 2008 qui montre, entre autres rappels, que "16% des femmes ont subit des rapports sexuels forcés ou des tentatives de rapports sexuels forcés au cours de leur vie, 59% d'entre elles ont subi ces faits avant 18 ans" (p. 32). Le dessin se fait ici plus symbolique et le texte, même placé dans des bulles, ne ressemble plus ni à un dialogue ni à un extrait d'entretien, mais à un texte scientifique bien plus classique. Le récit précédent - deux acteurs pornos discutant entre eux des actrices - sert alors à amener ce moment en soulignant le sexisme inhérent aux explications spontanées. La narration permet alors de donner une force de conviction plus grande à des résultats quantitatifs qui, lu dans un texte "classique", auraient peut-être eu moins d'impact sur le lecteur. Le fait que certains événements arrivent à des personnages auxquels on s'est attaché les rend d'autant plus dérangeants. C'est notamment le cas lorsque l'on voit une actrice forcée d'accepter une pratique sexuelle par un réalisateur qui lui crie dessus et menace de changer son contrat... plus encore lorsque ce même réalisateur décide à la dernière minute de rajouter une scène au film avec la dite actrice, scène dans laquelle il jouera lui-même, parce qu'il "aime pas payer les gens pour rien" (p. 154)... la différence avec le viol devient alors pour le moins problématique, et cette question n'interrogerait pas de la même façon le lecteur par un simple compte-rendu sociologique. De la même façon qu'un récit factuel sur la pêche à la baleine ne remplacera jamais Moby Dick.


Rupture de la narration pour faire passer un propos proprement sociologique.

Claire Braud use d'un dispositif différent en intercalant, au sein de son récit, des sortes d'interviews de certains acteurs : responsable d'agence d'intérim, médecin du travail, chef de chantier... Ceux-ci apparaissent sur leur lieu de travail ou sur un divan, et semblent s'adresser directement au lecteur/intervieweur, comme ils le feraient dans un documentaire filmé. On est plus proche, alors, des extraits d'entretiens que peut mobiliser le sociologue dans le corps de son texte. Et ils sont utilisés, finalement, dans une perspective proche : ils suscitent de l'empathie ou au contraire de l'antipathie, de la colère et de l'indignation chez le lecteur. Lorsqu'une responsable d'agence d'intérim dit "des Maghrébins en manœuvre, y'en a quelques-uns. Moi, j'en prends pas [...]. Ce sont des gens qui veulent pas faire grand-chose et qui veulent gagner beaucoup d'argent. [...] N'étant pas raciste, hein, mais il y a des races que je prends pas. Les Turcs par exemple, je n'en prends pas. C'est pas une question de racisme, mais je les connais trop bien, quoi", le lecteur a toutes les chances de se sentir bien légitimement choqué. Ces extraits servent ainsi ce qui apparaît comme le propos central de l'ouvrage : la dénonciation de la situation plus que précaire des intérimaires, de leur exploitation, de leur souffrance. Je ne doute pas que l'ouvrage de Nicolas Jounin peut se lire également pour une telle dénonciation, mais la bande-dessinnée permet ici, par la narration et l'adoption par endroit de la forme familière du documentaire, de donner à celle-ci une force toute particulière. On ressort de la lecture proprement révolté.


"Je suis pas raciste, mais..." ça a quand même des conséquences

Ainsi, ces ouvrages tirent du côté de l'enquête sociale, que ce soit sur les chantiers de construction ou sur les tournages pornographiques, avec toute la portée critique que celle-ci peut avoir. Ils rendent compte d'un lieu, d'un espace, d'une activité, ils dévoilent des choses que l'on n'a pas l'habitude de voir, et ils nous apprennent ce qui s'y passe. Le sociologue apparaît alors, selon la formule de Robert E. Park, comme "un journaliste avec du temps" - de façon intéressante, Park était journaliste avant de devenir le fondateur de la première école de Chicago. Cette mise en scène de l'enquête sociologique n'est d'ailleurs pas exclusive à la forme bd : c'est finalement proche de ce que remarquait Gérard Mauger à propos de l'ouvrage de Fabien Truong, Jeunesses françaises. Il notait alors :

Cette mise en forme littéraire de « thèses » sociologiques répond sans doute à des fins de pédagogie politique : il s’agit, en effet, de dévoiler pour un public aussi large que possible l’« envers » – « la minorité du meilleur », comme disent Elias et Scotson – de ce que donnent à voir la plupart des mises en scène de « la banlieue » et, plus spécifiquement, des « jeunes de banlieue » souvent réduits au personnage médiatique de « la caillera » (« la minorité du pire »).

L'ouvrage de Stéphane Beaud, 80% au bac... et après ? (sans doute l'un de mes bouquins préférés, soit dit en passant) emprunte aussi pour partie à cette stratégie de présentation, en mettant en scène et en travaillant sociologiquement la relation d'un petit groupe d'enquêtés au chercheur, qui agit aussi comme leur ami. Plus loin dans le temps, le très classique et toujours très recommandable Street Corner Society de William Foote Whyte, avec ses longs récits de partie de bowling et des relations tendues entre les "gars de la rue" et les "gars de la fac", souligne que l'on s'inscrit là dans une tradition loin d'être illégitime.

Pourtant, cette stratégie de narrativisation se paye d'un coût : celle de l'effacement d'une partie de ce qui fait le propre de la sociologie et du travail du sociologue. A la p. 4 de La Fabrique Pornographique, on trouve une présentation de l'ouvrage qui se termine ainsi :

Le scénario original et le trait mordant de Lisa Mandel poursuivent [l'approche de Mathieu Trachman], ni dénonciatrice, ni complaisante. L'analyse du travail pornographique, loin du voyeurisme, offre un éclairage singulier sur les logiques capitalistes de la commercialisation du sexe et de la production des différences de genre.

Mais dans le cours du récit, on ne rencontrera nulle part les notions de "logiques capitalistes" (et donc de ce qu'est le capitalisme, de comment le récit se situe par rapport à lui), de "commercialisation" (qu'est-ce qui est vendu exactement ? que désigne ce processus ?) ou même de différences de genre... Du moins pas de façon explicite, directe. La question de la façon dont l'étude de la pornographie peut, par exemple, conduire à mieux saisir la façon dont nous appréhendons les différences entre hommes et femmes, les enjeux mêmes de la notion de genre, ce qu'elle éclaire des faits présentés et comment elle en change la perception n'est pas abordé, puisque le cadre du récit ne le permet pas. De même, si l'ouvrage de Claire Braud met en scène des personnages clairement racistes et montrent même la constitution de groupes raciaux au sein des chantiers (les manœuvres sont tous des Noirs, les Arabes sont ferrailleurs, les Français et les Portugais sont chefs...), il ne peut ni mobiliser ni interroger la notion de "race" en sociologie, la façon dont ces catégories sont produites, etc. Ce sont en fait les notions sociologiques qui ne sont pas reprises dans le cadre de ces récits. Or, ces notions produisent des effets de connaissances non-négligeables : parler, ici, de "genre" ou de "race" transforme la lecture que l'on peut avoir de ce qui est rapporté. Ces termes autorisent aussi à faire le lien avec d'autres domaines, d'autres terrains, d'autres champs que ceux qui sont explicitement étudiés : ils permettent de désingulariser ce que le récit singularise. Le porno n'est pas le seul lieu où il y a des inégalités de genre, et la façon dont elles y sont construites, notamment au travers des carrières - encore une notion sociologique qui a des effets de connaissances - n'est pas forcément si différent de ce qui se passe ailleurs... ou, lorsque c'est différent, cela nous permet de mieux comprendre l'ensemble de la formation de ces inégalités. De même, les opinions racistes ne sont pas propres au secteur du bâtiment, qu'elles y prennent une force particulière et explicite, qu'elles y aient des conséquences incontestables interroge bien au-delà de ce seul secteur. C'est là un apport important de la sociologie, et le moment où elle se distingue de l'enquête sociale strictement dites. Ces notions et la façon dont elles s'inscrivent dans des champs de recherches sont ce qui fait que la sociologie est une activité bien plus collective qu'individuel : chacun apporte un élément qui, mis en relation avec le travail des autres, permet de faire avancer, bon an mal an, le schmilblick. La science quoi.

Différentes carrières, en fonction de différentes ressources, dont le genre

On perd aussi autre chose à la narrativisation : la présentation des conditions de l'enquête, jusqu'à dans ses dimensions les plus simples, comme le nombre de personnes interrogées, les dates des observations, etc. L'effacement de la personne du sociologue en tant que chercheur signifie aussi l'effacement de l'enquête comme acte. Le lecteur est donc invité à croire le scientifique sur parole. C'est un problème pédagogique ancien : faut-il présenter les résultats de la science - la "science froide" - ou faut-il au contraire montrer la science en train de se faire - la "science chaude" ? Les enseignants se confrontent souvent à ce problème, et ce dans toutes les disciplines. Il n'y a sans doute pas de réponses tranchées, et je gage que beaucoup d'enseignants font parfois l'un, parfois l'autre, en fonction des moments, des savoirs à enseigner ou des publics. Le choix des auteurs s'est ici clairement porté sur la première solution.

L'autre stratégie est-elle possible en bande-dessinée ? Il me semble que oui. C'est ce que font notamment LM et NOP sur leur blog Emile, on bande ? - enfin, c'est ce qu'ils font quand ils mettent à jour (oui, j'aime bien mettre la pression aux gens pour qu'ils nourrissent leurs blogs... Hein ? Quoi ? Mon rythme de publication ? Je vous entends très mal, je blogue sous un tunnel). Dans la traduction en bd de son mémoire sur les maisons de retraites, on trouve bien NOP en tant que personnage qui présente son travail, les conditions de son enquête et ses résultats. Idem dans la présentation de sa thèse en cours sur les auteurs de bd. Cela permet non seulement de parler de l'enquête en tant que telle, mais aussi d'introduire notions, cadres théoriques, et autres éléments bibliographiques qui font le sel de la vie d'un sociologue, et son apport propre au débat.

Deux façons de vulgariser la sociologie donc. Comme je le disais au début de ce billet, je ne suis pas sûr de savoir laquelle est la meilleure, ni même s'il y en a une meilleure. Elles mettent par contre en jeu des représentations différentes du métier de sociologue et de ce qui fait le propre de son apport. Tirer la sociologie vers l'enquête sociale par le biais de la narrativisation a une incontestable efficacité pratique, mais a aussi un prix. Que ce soit cette lecture de la sociologie qui ait été sélectionné pour une collection de bd vulgarisant la sociologie dit peut-être quelque chose des attentes vis-à-vis des chercheurs... ou, tout au moins, de la façon dont on peut être lu. Reste que tous les travaux de sociologie ne sont pas, du coup, également susceptible de recevoir une telle publicité : les enquêtes quantitatives sont, par exemple, plus difficiles à transformer en récit - même si ce n'est pas impossible. Idem pour ceux qui ont moins prétention à dévoiler des scènes sociales habituellement dissimulées au yeux du public. Reste à savoir quels effets exercent la diffusion de la sociologie sur sa pratique.

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